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Syrie: rester indifférents serait une erreur
15/10/2013

“Imaginons un instant les Pays-Bas, où viendraient trouver refuge plus de 1,3 million de réfugiés allemands en deux ans. 340.000 d’entre eux vivraient dans un camp immense, de la taille de la ville d’Utrecht.
Imaginons la Belgique, comme terre d’accueil pour 3,2 millions de citoyens français fuyant la guerre civile qui ravage leur pays. Par crainte de déstabiliser l’équilibre fragile entre Régions et Communautés, le gouvernement belge interdirait la concentration des Français dans certaines zones précises ou des camps organisés. Plus de 1 million de familles s’installeraient où elles pourraient, partout dans le pays, prises en charge par les pouvoirs locaux, des CPAS, des associations ou des églises,…
Cette vision surréaliste n’est rien d’autre qu’une transposition du sort bien réel de la Jordanie et du Liban, confrontés à la fuite de 3 millions de civils provenant de la Syrie, pays mis à feu et à sang depuis mars 2011.
Nous étions sur place, la semaine dernière, pour mieux cerner la réalité de cette crise humanitaire considérée à juste titre comme la plus importante de la décennie. Pour voir aussi comment se passe l’aide humanitaire dispensée aux réfugiés. Nous étions en Jordanie, dans le camp de Zaa’tari, où plus de 130.000 réfugiés vivent sur un site prévu pour moins du quart. Nous étions au Liban, à Beyrouth, près de Tripoli et dans la vallée de la Bekaa. Dans ce petit pays de 4,5 millions d’habitants, 1.300.000 réfugiés syriens se sont glissés dans la société et le paysage libanais, faute de pouvoir s’installer dans des camps structurés et gérés par des organisations spécialisées. La crise syrienne pourrait durer et le Liban ne souhaite pas renouveler “l’accueil temporaire” de centaines de milliers de Palestiniens pendant… 60 ans.
Nous avons rencontré des réfugiés, dans des camps en Jordanie et des camps illégaux au Liban, et – surtout – dans des logements de fortune. Les chiffres et les statistiques que nous avions maintes fois consultés prenaient tout à coup un nom et un visage. Ces réfugiés nous ont raconté leur histoire. D’abord leur vie en Syrie avant la guerre, comme ébéniste, peintre, chauffeur de taxi, mère de famille nombreuse, jeune paralysée,… Puis, les combats, les bombardements, l’insécurité, la pénurie de nourriture,… la fuite.
Nous avons été impressionnés par ce paradoxe apparent d’êtres humains, femmes et enfants en majorité, qui ont tout perdu, qui n’ont aucune perspective à court terme, mais qui rient, qui ont des projets, qui veulent se battre (sans armes) pour retrouver un avenir.
Ce message d’espoir est en décalage total avec une solidarité à la traîne chez nous. Un sondage d’opinion réalisé cette semaine par le Consortium 12-12 démontre une « indifférence » de la part du public belge pour ce qui se passe dans la région syrienne. « Loin des yeux, loin du cœur », dit l’adage qui correspond on ne peut mieux à la réalité actuelle. A diverses reprises, l’argument de « la goutte d’eau dans la mer » est invoqué par les différentes personnes sondées pour justifier l’absence de soutien ou pour soulager les consciences.
Sur place, à des milliers de kilomètres de la Belgique, nous appréhendons les choses autrement. Devant une telle souffrance humaine, la moindre intervention prend tout son sens. C’est de notre action aujourd’hui que dépend sa survie. Tous sont d’accord : dire quand ce conflit prendra fin est impossible. Mais il serait erroné de ne rien faire. L’accueil des pays voisins est généreux mais c’est insuffisant. Des pays tels que le Liban et la Jordanie doivent aussi faire face à d’énormes difficultés (la Jordanie, par exemple, figure dans le top 10 des pays les plus sérieusement confrontés à des pénuries d’eau). La présence des réfugiés est acceptée (et même considérée comme un devoir moral) mais elle a un prix.
La semaine dernière, quelques éclaircies ont embelli l’horizon syrien. La décision de détruire des armes chimiques et la résolution unanime du Conseil de sécurité qui autorise un meilleur accès humanitaire constituent des étapes importantes mais point encore un aboutissement. Des millions d’hommes, de femmes et d’enfants continuent à vivre dans l’incertitude dans des endroits tels que le camp de Zaa’tari où l’on redoute déjà l’hiver. Les tentes qui sont de vraies étuves sous le soleil, se convertiront en de véritables frigos dès que l’hiver se sera installé. Le manque d’eau potable et d’installations sanitaires ainsi que le sable et la poussière aux alentours du camp font craindre le pire pour la santé des 130.000 personnes qui y vivent sous la menace de nombreuses maladies infectieuses.
Ne cédons pas à l’indifférence. Si, recourant à une métaphore, nous ne pouvions sauver qu’un seul enfant, alors cet enfant mériterait encore toujours que l’on se « batte » pour lui et que l’on y consacre toute l’énergie nécessaire. En tant qu’organisations humanitaires, il nous incombe dans le même temps d’anticiper et de déjà réfléchir à la situation d’après-conflit, si attendue et si éloignée à la fois. Il y aura des besoins précis : structures sociales, opportunités d’emploi, prise en charge et encadrement de la population. Bref, il faudra “refonder” une nation. Ce travail ne pourra se faire qu’avec un soutien et un encadrement à long terme préétablis mais surtout avec le sentiment de vouloir sauver une génération et non de la considérer comme perdue.
L’aide que nous apporterons aujourd’hui façonnera l’avenir de la Syrie et de toute la région. L’indifférence alimenterait le désespoir.
Il n’y a pas de temps à perdre. Soyons généreux. ”

Erik Todts, président du Consortium 12-12 (Liban, 7-11 oct)
Philippe Henon, chef de mission 12-12 (Jordanie, 7-10 oct)